mercredi 26 avril 2017

Jazz et théâtre, unis pour le meilleur et pour le swing (L'Humanité)

Laurent de Wilde, Jacques Gamblin et Jérôme Regard

Spectacle musical. Le mystère de la note bleue mis en mots et en musique par Jacques Gamblin et Laurent de Wilde.



C’est archi-comble que le Théâtre de l’Atelier, à Paris, vient d’accueillir durant quasi un mois l’étonnante performance de l’acteur-auteur Jacques Gamblin et du sextette de Laurent de Wilde. Lors de la dernière représentation, Ce que le djazz fait à ma djambe ! y a fêté sa centième, avec un souffle toujours aussi ébouriffant. En tournée jusqu’à la fin mars, les sept flibustiers déploient, toutes voiles dehors, un art singulier, où le questionnement du théâtre embrasse pleinement l’infinie quête du jazz. L’aventure a commencé en 2011, à la suite d’une commande de Denis Le Bas, directeur de Jazz sous les pommiers, dans le cadre du trentième anniversaire du festival normand, qui se distingue par l’originalité de sa démarche et son plaisir à décloisonner les genres. L’Adami a eu le mérite d’apporter son soutien à un projet qui, dès le départ, affichait sa volonté de sortir des clous.


Des musiciens de haut vol attachés à l’impromptu

L’émérite pianiste, compositeur et directeur musical Laurent de Wilde a écrit et arrangé la musique de l’ovni. Pour cet « objet vivant non identifié, précise-t-il, il a fallu oublier les règles inhérentes au théâtre ou au concert, imaginer une autre manière de procéder ». Car on compte, pour ce type de rencontre, peu de précédents. Le pari s’avère d’autant plus périlleux que Laurent de Wilde et ses complices, Alex Tassel (trompette), Guillaume Naturel (saxophone), DJ Alea (platines), Jérôme Regard (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie), n’auraient été nullement intéressés de dérouler, soir après soir, une partition plan-plan. Ces musiciens de haut vol, jouant sur scène en osmose totale avec Gamblin le comédien, sont attachés à l’impromptu que le jazz aime à sortir de ses manches.

C’est exactement le défi qui a excité dès le début l’homme de théâtre, dont la communion avec les jazzmen, ici pétillante et, là, introspective, nous propulse vers les étoiles. Il scande, chuchote, crache les mots, avec une justesse dans le ton et le tempo, qui fait de lui le septième jazzman du groupe. « Je me suis initié à l’âge de douze ans au piano, rappelle-t-il. Puis, à quatorze ans à la guitare, à seize ans à la batterie et à dix-huit ans au zarb, percussion persane que j’ai adoré pratiquer. » Chez ce touche-à-tout passionné, passionnant, le théâtre l’a emporté, avec bonheur. Mais la musique squatte son squelette, son âme, sa « djambe ».

Jacques Gamblin a écrit la majeure partie du texte, hormis des extraits sur le blues dus au clarinettiste Mezz Mezzrow (1899-1972) et sur le be-bop signés de l’auteur afro-américain engagé Langston Hughes, ainsi que des citations d’une interview de Herbie Hancock que Laurent de Wilde a réalisée il y a vingt ans. Avec deux livres remarquables, Monk (Gallimard, 1997) et les Fous du son (Grasset, 2016), Laurent de Wilde s’est également imposé par sa plume alerte. « Jacques, dont j’aime l’écriture, a eu l’humilité de tenir compte de mes suggestions et de celles de nos compagnons de musique. Une confiance et un échange rares… » Gamblin s’est plié au challenge de l’improvisation, chère au jazz, et délivre une inventivité fraîche comme l’eau vive, lors d’une séquence où il demande éperdument : « Où va le son ? » Avec humour, émotion, et une maestria s’abreuvant à la fragilité de l’instant, Ce que le djazz fait à ma djambe ! unit le jazz et le théâtre pour le meilleur et pour le swing.

Fara C L'Humanité le 13 Février, 2017

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